JEAN-YVES TRAMOY LIT, RELIE, TÉMOIGNE ET SE SOUVIENT DU PÈRE NORBERT

65056385_p

J'éprouve soudain le besoin irrépressible de revenir en arrière, très loin en arrière, de relire quelques articles du blog, et les remettre en forme pour mon confort de lecture. Une envie de toucher ce Maroc que je ne verrai pas cette année : un manque. Je commence par le début, la naissance du blog : mars, avril, mai et juin 2008.

Je découvre tous ces trésors délaissés, sans doute mis de côté pour plus tard. Quatre années très prenantes professionnellement, et qui m'ont coupé du reste, peut-être de l'essentiel.

Regrets, parce que ces articles, au demeurant très intéressants, sont aussi des témoignages de personnes qui nous ont quitté aujourd'hui, et que nous n'avons pas assez remercié du plaisir qu'elles nous ont prodigué.

Commençons par cet article sur le père Norbert, et ses accompagnateurs dans l'oeuvre menée à Agouim.

Le Père Norbert, de taille somme toute normale, impressionnait d'emblée les enfants que nous étions : toujours propulsé par une énergie vocale et une gestuelle théâtrale qui le faisaient craindre aussitôt qu'il parlait. Son accent agenais roulant des petits graviers, son verbe tantôt saccadé, tantôt doucereux, tantôt en français, tantôt en chleuh, lui conféraient l'attention immédiate de la part de ses interlocuteurs. Comme ces « gensses » du sud-ouest, il savait manier la carotte et le bâton, le compliment et la gifle, sans laisser une quelconque prépondérance ou initiative à son vis-à-vis.

J'ai, comme tout un chacun, oublié le contenu des sermons prononcés lors des offices et des diverses cérémonies, mais l'intonation, l'imagerie, la parabole, restent en ma mémoire pour avoir « vécu » les homélies. Pas question de dormir ou de rêver ! Pas question de se laisser glisser sur le banc ! Pas question de se laisser distraire par une quelconque mouche ! 

photo 1 Père Norbert et Frère Salvador

Le père Norbert tenait son auditoire, le caressait, le maintenait en éveil, le fixait dans les yeux au besoin, l'interpellait. Les enfants les plus courageux étaient assis sur les premiers bancs, attentifs, tandis que d'autres préféraient se réfugier contre les flancs de leurs parents, sans doute impressionnés par les foudres franciscaines.

Photo 1 (JBelkowiche1957): Père Norbert sombre, et Frère Salvador

Le masque anguleux d'un visage sévère. Oeil sombre derrière des lunettes sombres, au-dessus d'une barbe sombre, voilà son portrait.

Photo2

Photo 2 (JMichelDecailloz2009): le choeur

La magnificence des fresques du frère André Bouton, le chemin de croix en céramique, les vitraux de verre multicolores, la balustrade en fer forgé du choeur, tout était prétexte à émerveillement et à distraction pour nos yeux.

photo 3 Christ crucifié

 Surtout les fresques du choeur, impressionnantes de réalisme, avec un Christ cruxifié, entouré de personnages majestueux dans leurs habits rutilants

Photo 3 (JYTramoy Mai2010) : le Christ en croix, accompagné de Ste Barbe.

Seuls les fonds baptismaux, installés au fond de la chapelle échappaient aux regards furtifs.

photo 4 fonds baptismauxPhoto 4 (JYTramoy Mai2010): les fonds baptismaux.

 

Dans cette atmosphère silencieuse, l'accoustique de la chapelle favorisait l'envolée des cantiques depuis la tribune. Qui ne se souvient des « Minuit, chrétiens » résonnant a capella ? D'aucuns frissonnaient de joie ou d'émotion dès les premières notes,... jusqu'à accompagner le ténor dans le refrain.

La quête était un grand moment, souvent généreuse de la part des ouailles hebdomadaires dans cet oasis chrétienne. La quête se voulait efficace, bien servie par les injonctions du Père Norbert : « Pour gagner du temps, nous allons procéder à la quête pendant le sermon, veillez à ne pas couvrir mes paroles ». Traduction : « Mettez des billets au lieu des pièces, et tout le monde sera content ». Ce à quoi souscrivait volontiers l'assemblée, pour gagner du temps ou pour ne pas témoigner d'une avarice coupable,... et visible.

Quant à notre fonction de servant de messe (les filles y échapppaient alors, mais elles ne pouvaient pas goûter au vin de messe,... tant pis pour elles !), elle devait être marquée du sceau de la perfection sinon les « sanctions » variaient des « yeux noirs » à l'instant de la faute jusqu'à la réprimande sévère dans la sacristie ensuite. Les clochettes, les burettes, le cérémonial, tout avait son importance et sa raison d'être.

Mais la méchanceté n'était pas le fort du Père Norbert, aucune rancune. Rien qu'une sanction dosée en fonction de la faute. Toutefois le fautif se gardait  d'oublier le coup d'oeil, la parole ou le geste.

Aujourd'hui, nous mêlons dans un même ruban de souvenirs les processions ensoleillées des communions, les « ite missa est » d'hiver dans la neige, les courses joyeuses vers la piscine voisine pour les festivités et jeux du 14 juillet. Qu'importe ! Toutes les saisons avaient ce goût du miel parfumé qui demeure en bouche, et fixe l'image au plus profond. Chaque sortie de messe avait son caractère particulier, celui de la saison, souligné par le tintement aigre de la cloche signifiant aux habitants de Boutazoult la fin de l'office, et leur arrivée prochaine à la cantine pour le déjeuner suivi des traditionnelles parties de boules

Le Père Norbert, si populaire, si proche des iminiens, cédait alors à l'une des nombreuses invitations pour déjeuner dans l'une ou l'autre maison. Avant de regagner Agouim pour une nouvelle semaine au service de son prochain, de ces familles rurales plantées là, au pied de l'Atlas nourrissier.

Je m'autorise ici une petite licence poétique, de tutoyement du Père Norbert, alors que jamais, au grand jamais, je ne l'ai fait, ni n'aurais eu l'audace de le faire en ces temps anciens de séjour à Imini. Ce tutoyement, si commun à ces territoires d'Afrique du nord, traduit bien l'affection et le respect confondus envers un être qui a imprimé son territoire d'une trace indélébile pour plusieurs générations : un de ces Dinosaures dont on retrouve les empreintes en plusieurs sites de l'Atlas, non loin du dispensaire ?

Père Norbert,

Ta voix hante les mémoires de tes disciples anciens !

Ta voix hante les vallées de l'Atlas !

Elle est un Esprit,

Elle est un Djinn surgi de la nuit de ta bouche.

Elle est Puissance, Force, Autorité.

Elle impose ! Elle s'impose !

 

Père Norbert, sombre franciscain,

Modestement vêtu de bure

Ou immaculé dans ta blouse d'infirmier,

Ta voix enseigne :

A l'enfant du catéchisme, les principes de vie,

Au père et à la mère, les valeurs du quotidien.

 

Agenaise rocailleuse,

Cascade de mots fleuris,

Elle surgit de ta barbe noire,

Commande, Caresse, Console, Encourage,

Oriente les nantis vers les nécessiteux.

 

photo 5 chapelle muette

Gravée comme une stèle orale,

Elle vit encore, et encore.

Parcourant la montagne,

Frondant sous les noyers d'Agouim.

 

Elle gronde dans l'Assif Imini,

Puis murmure dans les séguia,

Nourrissant les récoltes.

 Photo 5 la chapelle de Boutazoult sans voix, mai 2011

Sommeillant dans la chapelle abandonnée

Elle fait tinter la cloche,

Pour annoncer les Laudes,

Eternelle, Vibrante, Sonore.

 

C'est ta Voix !

C'est ta Parole !

C'est la Parole !

C'est l'Exemple !

Le Père Norbert était reconnaissable avant tout à cette voix si particulière, à l'accent chantant de son sud-ouest conservé. Voix qui était le vecteur des idées et initiatives constructives et constructrices dont il a été l'initiateur, le concepteur, le guide et le directeur.

Combien d'enfants et de parents de ces populations rurales défavorisées, abandonnées lui doivent leur éducation, leur formation professionnelle, leur avenir, la chance de sortir d'un milieu hostile ? Les filles brodeuses ou tisserandes, les garçons menuisiers, les parents heureux et fiers de procurer à leur progéniture une éducation, une filière vers l'indépendance gagnée par le travail. Nombreux sont celles et ceux qui lui doivent leur bonheur quotidien, celui de l'instruction, du Lire, de l'Ecrire, de l'ouverture vers un monde moderne. Ils ont ouvert la voie aux premiers bacheliers,... dont des filles.

Subsistent des vestiges à Agouim : machines, ateliers, mais aussi moniteurs et monitrices, élèves des débuts,… qu'accompagnent les « esprits » bienveillants du Père Norbert, des Frères et Soeurs fixés là pour l'éternité, mais modestement restés dans l'anonymat.

Aujourd'hui, demeure l'apprentissage, qui fournit chaque année des promotions d'ouvriers spécialisés, très recherchés pour leur habileté professionnelle et leur intelligence manuelle.

Aujourd'hui, demeure la difficulté de conserver ce centre de vie et de formation professionnelle, parce que la vente des tapis et broderies peine à couvrir les achats de matériaux indispensables aux travaux pratiques.

Aujourd'hui, demeure la foi des moniteurs, la ténacité, l'entêtement à prolonger l'activité au coeur du village, au centre de la vie communale, pour que les enfants puissent encore croire à leur envol, fonder un foyer, procréer dans cette vallée consacrée principalement à l'agriculture, tellement dépendante du climat, de la pluie et du travail des hommes.

Ecoutons la Voix ! Elle nous guide vers ces contrées que nous avons connues, aimées, que nous connaissons et que nous aimons.

photo 6 Agouim chapelle

Agouim, Timkkit, Ouarzazate : sur 60 kilomètres, la route défile devant des centres d'intérêt, des attaches humaines, où la tâche est immense.

Marrakech : trois heures d'avion. Ouarzazate : trois heures de voiture.

Agouim, Timkkit, Ouarzazate : trois jours de visite, trois ans de bonheur.

La voie guidée par la Voix !

La voix s'est tue à Boutazoult où la chapelle a perdu sa cloche, mais elle perdure à Agouim où elle reste suspendue à la porte de la chapelle. Photo 6 (mai 2011) : Chapelle d'Agouim

Merci à Jean-Yves pour ce beau portrait si bien décrit et ce magnifique poème dédié au Père Norbert, la voix. C'est une invitation pour que d'autres qui ont connu le Père Norbert et son oeuvre puissent ajouter d'autres lignes à sa mémoire. Pour retrouver sur le blog d'autres témoignages sur le Père Norbert, écrire son nom dans la case rectangulaire au dessus de "rechercher" puis cliquer sur ce mot.