Philippe Kayser dans la première page de ses souvenirs nous a présenté ses débuts à la Compagnie de Mokta et les raisons qui l'ont amené à se voir confier les actions commerciales relatives au Manganèse et notamment celles de la SACEM. Dans cette deuxième page il nous décrit le marché du manganèse et la situation délicate de la SACEM sur ce marché à la fin des années 60. 

Les actions commerciales de la SACEM

Période 1965 / 1973

Quelques souvenirs de Philippe KAYSER

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Le manganèse – Utilisations principales (rappel succinct)

Il faut peut-être rappeler, en quelques mots, les principaux domaines d’emploi du manganèse dans le monde.

  • Le premier secteur d’utilisation, de très loin le plus important en volume, est le secteur de la sidérurgie, le manganèse étant utilisé dans la fabrication de l’acier d’abord pour éliminer des impuretés lors du traitement de la fonte brute et ensuite comme élément d’alliage. Il est en général mis en oeuvre sous la forme de ferro-manganèse et/ou de silico-manganèse, produits intermédiaires obtenus en fonderie à partir des minerais. Il faut noter que la fusion des minerais s’opère d’autant mieux que les gaz réducteurs circulent facilement dans la charge, ce qui impose l’utilisation de produits (minerais) rocheux et calibrés.
  • L’élément « manganèse » est utilisé en chimie pour de multiples emplois, le plus souvent comme oxydant, y inclus dans l’agriculture.
  • Le bioxyde de manganèse est utilisé dans la fabrication des piles électriques
  • Le bioxyde de manganèse est enfin utilisé comme élément de coloration (noir et marrons) dans les industries céramiques, soit en coloration dans la masse, soit en coloration de surface (technique des engobes)
  • Bien entendu il existe de nombreux autres usages, très dispersés et pour des quantités modestes. 

Les secteurs de vente de la SACEM en 1967 

La SACEM a été créée dans le but de mettre en valeur le gisement d’Imini, l’objectif étant  de sécuriser les approvisionnements de la France pour un métal stratégique dans les besoins de la sidérurgie nationale.

Pendant des décennies le plus clair des tonnages de la mine était livré à la France pour ses besoins sidérurgiques.

Le minerai d’Imini était en réalité d’une très médiocre qualité pour ces utilisations. Il se compose en effet,

  • d’une part de pyrolusite, minéral très pulvérulent et d’une utilisation quasi impossible en fonderie ou dans un haut fourneau (ceci malgré une chimie remarquable)
  • de psilomélane, minéral massif et rocheux, donc mieux adapté aux emplois en sidérurgie mais associé, malheureusement à du plomb, métal proscrit en métallurgie 

Pour contourner ces difficultés de mise en oeuvre la SACEM avait mis en place une ligne d’agglomération de la pyrolusite, par calcination/réduction (sintérisation) ; ligne implantée à Sidi Marouf près de Casablanca.

Sidi-MaroufCette ligne fonctionnait en 1967 mais avec une performance d’agglomération et des résultats qualitatifs médiocres. En particulier le taux de retour des matériaux mal cuits (et donc très fragiles et mécaniquement insuffisants) était important, ceci conduisant à des prix de revient très élevés pour la partie qualitativement acceptable de cette production.

La question qui se posait à cette période était donc de savoir si cette production devait être maintenue, sachant que le procédé (difficilement améliorable) conduirait toujours à des produits médiocres pour des coûts très élevés. L’ingénieur spécialiste de ces questions à Mokta (Michel DURAND) estimait que, quelque soient nos efforts d’amélioration de la qualité, celle-ci resterait médiocre et les acheteurs sidérurgistes basculeraient vers l’utilisation des nouveaux minerais (Comilog du Gabon venant en tête) dès que ceux-ci arriveraient de façon massive sur le marché, ce qui était imminent. Rappelons que Comilog n’était pas le seul concurrent potentiel dans le domaine de la sidérurgie. Des gisements importants existaient au Brésil (AMAPA), en URSS (Nikopol et autres sources), en Afrique du Sud, en Côte d’Ivoire (petit gisement de Grand Lahou développé par Mokta). D’autres gisements étaient confrontés à une problématique « sinter » identique à celle affectant la production de la SACEM. C’était le cas d’un gisement exploité par Mokta aux Nouvelles Hébrides (Vanuatu). La montée en puissance des concurrences des nouvelles grandes mines avait d’ailleurs contraint Mokta à mettre un terme à cette exploitation dès le début des années 1960.

Pour les autres utilisations, à quelques rares exceptions près, les minerais d’Imini transitaient soit par des centrales d’achat (pour les pays d’Europe de l’Est), soit par des broyeurs (en France, en Hollande, en Grande Bretagne et aux USA), ces entreprises conditionnant les minerais après broyage, puis les distribuant ensuite au détail… tout ceci en masquant le mieux possible le marché des usages finaux (de façon à pouvoir continuer à l’exploiter à leur profit en se protégeant des concurrences). Mais nous savions cependant qu’une part importante de ces tonnages allait en céramique et terre cuite (pour la coloration des briques aux USA et pour celle des tuiles en Europe). Paradoxalement ces broyeurs demandaient à recevoir des minerais « rocheux » car il est évidemment plus facile de broyer des roches que de la poudre. Et donc, là encore, le caractère pulvérulent d’une grande partie des productions d’Imini était plutôt un handicap pour ces marchés…Il est cependant certain aussi que cet argument était mis en avant pour faire pression sur nos prix…dans la perspective de l’arrivée sur le marché de concurrents sérieux pour la SACEM. Il était cependant bien clair que les prix finaux des minerais broyés et conditionnés en sacs étaient très élevés compte tenu des coûts élevés de ces circuits, sans oublier les marges des broyeurs intermédiaires. 

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Nous connaissions cependant quelques clients directs (des « destructeurs finaux »), le plus important d’entre eux étant l’entreprise KODAK aux USA qui utilisait le bioxyde de manganèse dans la production de l’hydroquinone, produit très important pour la production des pellicules photographiques.

Cette entreprise, leader mondial dans son domaine, avait mis au point cette production sur la base du bioxyde de manganèse disponible à Cuba. La révolution cubaine avait tari cette source et placé Kodak en grande difficulté. Imini avait alors été la bouée de sauvetage pour Kodak qui plaçait ses rapports commerciaux avec la Sacem dans un cadre de long terme. Nous avions avec eux une relation de confiance qui se traduisait par un contrat « evergreen » (toujours vert) dans lequel nous avions 2 années de préavis de rupture et dans lequel aussi chaque année « consommée » dans le contrat était remplacée par une année de plus (contrat à préavis glissant). Cette formule donnait satisfaction aux deux parties, Kodak souhaitant en outre s’assurer périodiquement du volume des réserves exploitables du gisement. Ce souci était légitime. Rappelons aussi que la sécurité d’approvisionnement de cette entreprise était par ailleurs assurée par le stock stratégique américain auquel Imini avait livré l’équivalent de plusieurs années de consommation des grands acheteurs américains, dont Kodak.

Kodak consommait 15 à 20 000 tonnes par an d’IMINI 84% (expédié via le port de Safi).

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Pour rester sur cette fraction de marché, nous avions en France la clientèle des Piles Wonder qui dominaient le marché de piles électriques en France à l’époque. Nous leur vendions 800 à 1000 tonnes par an de 84%.

Tous ces marchés « fondaient », année après année, durant les années 1960. La mine avait quitté depuis longtemps le seuil des 200 000 tonnes annuelles de production et se situait aux environ de 150 000 tonnes au milieu de la décennie. Nous considérions ce niveau comme un seuil « critique » en dessous duquel, dans les conditions de l’époque, la survie de la mine à terme n’était plus assurée.

Ces difficultés de marché, qui s’accroissaient chaque année, avaient d’ailleurs conduit à de sérieuses compressions d’effectifs (surtout d’expatriés) et à des réductions de coûts de toute nature à la mine et au siège à Casablanca. 

Evolution des ventes à la fin des années 1960

La question des volumes de vente à la sidérurgie domine la fin des années 1960. En fait l’organisme répartiteur français (« la Société du Manganèse ») met fin à ses achats de sinter (qui s’étaient déjà réduits durant les années précédentes) en 1969, ceci conduisant à l’arrêt de la ligne de Sidi Marouf et au démantèlement de cette unité montée spécifiquement pour l’approvisionnement de la sidérurgie française. La production de la mine est réduite d’autant et passe sous les 150 000 tonnes par an à partir de 1968 / 1969. Nous sommes alors à un niveau de 120 à 130 000 tonnes. L’entreprise est en perte et doit vendre plusieurs villas dont elle est propriétaire à Casablanca pour couvrir ses besoins de trésorerie.

Au niveau des ventes tous les efforts sont faits pour maintenir les niveaux de prix en dépit de concurrences sévères et pour rechercher des débouchés supplémentaires (en particulier en Grande Bretagne et aux Etats-Unis). Nous commençons à évaluer la possibilité de « contourner » les broyeurs qui nous masquent le marché final et sont le point fragile de notre dispositif de vente (car ils peuvent facilement basculer à la concurrence). Ce contournement des broyeurs permettrait aussi de récupérer une partie de leur marge ce qui ferait le plus grand bien à la Sacem. Des études sont faites dans cette perspective, en particulier auprès des laboratoires professionnels spécialisés dans la terre cuite pour bien cerner les caractéristiques, en particulier granulométriques, requises pour la coloration des terres cuites. Des simulations de coûts sont aussi faites pour le broyeur français (Dumont) et le grand broyeur hollandais (Jan de Porter) dont les livraisons couvrent l’Europe. Une approche plus globale est faite aussi aux USA autour du grand broyeur implanté à Philadelphie  (Lavino).

à suivre...

Après ce constat d'une situation inquiétante et l'énoncé des premières mesures prises, Philippe Kayser nous dira comment le redressement a pu s'effectuer. Nous le remercions pour ces explications éclairantes sur la situation commerciale de la société, situation peu perceptible par les habitants d'Imini et les mlneurs eux-mêmes.