Les années Bonheur avec les photos d'Yvon Teyssier,

Un récit de souvenirs de Jean-Yves Tramoy 

A Gujan Mestras où ils se sont retirés, la villa d'Yvon et Pierrette Teyssier était nommée Mektoub (en arabe : « c'était écrit »). C'est dire qu'ils avaient aimé le Maroc, avant de le quitter en 1960, pour rejoindre leur sud-ouest natal. Raymonde, leur nièce, qui les a assisté jusqu'à leurs derniers moments, nous a confié quelques clichés issus de la collection familiale. 

J'ai retenu essentiellement ceux de la période iminienne. C'est une opportunité invraisemblable de retrouver des témoins aussi précieux de ces années depuis 1948 où ils ont posé les pieds à Imini. Ils ont laissé derrière eux nombre d'amis et de connaissances, partant avec des regrets sans doute, mais animés d'ambition pour leur nouveau destin en métropole. 

Loin de moi l'idée de retracer leur vie au travers de ces clichés, mais simplement fixer quelques souvenirs, rappeler quelques traces fugaces de ces années fondations de nos vies personnelles.

Ces photos en noir et blanc sont magnifiques et nous renseignent sur les conditions de vie d'une époque déjà lointaine.

photo n° 1

Les photos n'étant pas toujours datées et légendées, je les commente, mais je compte sur vous pour annoter, renforcer les traits de mémoire, corriger les éventuelles erreurs. Certains d'entre nous rapprocheront les clichés en question du vécu de leur propre famille. Un moment inespéré ! Qu'ils peuvent nous faire partager. Ainsi la chaîne se poursuivra et nous ajouterons les nôtres propres.

Photo n°1. Pierrette et Yvon lors de leurs noces de palissandre et des 90 ans d'Yvon.

N'étant pas propriétaire des clichés, j'ai choisi de commenter les photos dans l'ordre chronologique quand je le connais, … ou tout au moins que j'ai essayé de déterminer après mûre réflexion. Sinon, je fais au petit bonheur la chance, et les commentaires éveilleront peut-être votre curiosité.

Les deux premières photos montrent des baigneurs à la piscine de Sainte Barbe, c'est dire qu'il y a eu une piscine assez tôt aux mines d'Imini, une piscine aux dimensions plus modestes que celle de Bou Tazoult qui sera construite plus tard. Mais je pense que les utilisateurs ont été heureux de pouvoir en profiter, pour se rafraîchir en été.

photo n° 2

Photo n° 2. Plongeon ?

Cette première photo, datée du 15 août 1949, voit une naïade se préparer à plonger dans l'eau, s'agit-il de Pierrette ? C'est bien possible, la silhouette lui ressemble. Notez l'élégance du maillot de bain qui ressemble davantage à une tenue de loisir d'aujourd'hui.

Photo n° 3. Baignade collective.

Le bassin est entouré de takaouts, et bordé de bancs permettant aux spectateurs d'assister à la baignade … et peut-être à des jeux nautiques organisés lors de la fête du 14 juillet ou du 15 août. 

photo n° 3

En effet des guirlandes sont suspendues à des poteaux.

Sur la colline de gauche, on remarque la maison du directeur sur la colline. Nous sommes dans les années florissantes, celles où l'eau n'était pas rationnée, comme ce fut le cas plus tard dans les années 60-70, après les grandes sècheresses.

photo n° 4

Photo n° 4. Trempette pour une enfant.

Au 15 août de l'année suivante, le niveau d'eau est déjà beaucoup moins haut, et Mr Giraud (orthographe à vérifier) porte sa fille Mimi sur ses genoux, à l'entrée du petit bassin, sur les escaliers par où arrive l'eau. Vous notez que le grand poteau et les bancs ont disparu : la fête est-elle finie ? Ou la piscine de Bou Tazoult a-t elle été déjà construite ? Auquel cas les festivités se seraient passées là-bas. Au fait, qui est ce Mr Giraud ? Et quelles sont ses fonctions à la mine ? Le paysage est toujours aussi désolé alentour. Le terrain de tennis contigu n'existe pas encore, et les plantations sont toujours réduites au minimum.

photo n° 5

Photo n° 5. Galerie de Bou Tazoult.

L'année 1950 est assez prolifique en photos. L'entrée de la galerie de Bou Tazoult est facilement reconnaissable à sa voûte au décor berbère : un groupe pose sur les rails. Accroupis, Yvon Teyssier en pull rayé tient compagnie à un marocain en tenue traditionnelle et poignard au côté. Debout à droite se tient Mr Bourleau (orthographe à vérifier), comptable, accompagné d'une femme (situation rarissime dans une mine) : je ne possède pas les identités des uns et des autres. Les lampes à acétylène sont de sortie pour voir clair dans la galerie. On devine les premières boiseries dans la galerie, éclairée par un soleil très lumineux sur le mur de pierre. Deux voies : l'une pour les wagonnets entrants, l'autre pour les sortants.

 Photo n° 6. Mi-carême et déguisements. photo n° 6  1950 : mi-carême devant l'infirmerie et les bureaux de Bou Tazoult. Une scène où les déguisements sont foison et empêchent de reconnaître les personnes. Toutefois, à droite avec un chapeau gris, ne serait-ce pas Mr Moquais (ou Moquet, quelle est la bonne orthographe ?) ? Ensuite la « femme » la plus grande serait un homme que ça ne m'étonnerait pas. La « jeune mariée » fait également penser à un homme travesti. Derrière le marocain, le seul à ne pas porter de déguisement, l'âne, attelé à un char décoré de palmes, patiente jusqu'au départ du cortège vers le village. 

photo n° 7

Photo n° 7. Yvon en couple avec un bel inconnu.

Sur la deuxième photo de mi-carême, on reconnaît quand même bien Yvon, mais pas son acolyte. Les quelques marocains présents en restent bouche bée. Yvon a sans doute pris la photo précédente, puisqu'il n'y figurait pas.  XXXXXXXXXXXXXXXXXX

photo n° 8

Photo n° 8. Mr et Mme Maurel.

Toujours en 1950, Mr et Mme MAUREL sur le pas de leur porte, souriant. Mme Maurel a tenu un temps la cantine. Sorti de là je ne puis en dire plus sur ce couple, sinon qu'ils ont un fils et que c'est l'hiver. Je compte sur les lecteurs. XXXXXXXXXXXXXXXXX

 

photo n° 9 Photo n° 9. Ambulance ?    En 1950 encore, Yvon pose avec le chauffeur Si Lyazid sur le pare-choc de la Goélette Renault, ambulance ou simple transport de personnes puisque vitré sur tous les côtés. Cette camionnette a connu un grand succès commercial et vous pourrez faire un recherche sur internet. Bien que photographié à contrejour, Si Lyazid est parfaitement reconnaissable à sa silhouette frêle, … et anecdote : c'est lui qui m'a formé à la conduite et m'a amené à Ouarzazate passer avec succès mon permis en juillet 1966 !  Derrière le véhicule, on devine une table basse traditionnelle, et une fillette fait face à un adulte. Préparatifs du thé ? 

photo n° 10  Photo n° 10. Course cycliste.      Décembre 1950, fête de la Sainte Barbe, animée par une course cycliste. Les « clous » ne sont pas équipés comme des vélos de course, mais les jarrets sont solides, renforcés naturellement par le travail à la mine. La tenue tient davantage de la cérémonie que du sport. Les concurrents sont nombreux et répartis en deux rangées, … pour la photo ? Quels sont les lauréats et les lots de cette compétition ?  

photo n° 11   Photo n° 11. Sur la route d'Imini.   En juin 1950, Pierrette et Dom Bouton (l'auteur des décors de la chapelle de Bou Tazoult, de l'église des Saints Martyrs de Marrakech), conduits sans doute par Si Lyazid devisent près d'une hutte en roseaux, mais tous fument leur cigarette avant de reprendre la route.  

photo n° 12

 Photo n° 12. Petite fille.

A la mi-carême 1951, Monique Puny se promène le long d'une maison de Bou Tazoult, pas loin de la cantine. C'est qui cette charmante petite fille ? Et sa famille ? Les jardins ne sont pas encore cultivés, il n'y a pas de clôture de roseaux comme on en voyait souvent pour délimiter le terrain et protéger les cultures.

 Photo n° 13. Bou Tazoult enneigé.

photo n° 13

Les hivers étaient souvent neigeux, à cause de l'altitude de 1.500 mètres et la proximité immédiate de l'Atlas. Aujourd'hui, même en été persistent quelques traces neigeuses sur les sommets nous séparant de Marrakech. On comprend mieux que l'eau se soit raréfiée dans la vallée de Tidili où se trouvait la station de pompage, et où les amandiers, qui demandent beaucoup d'irrigation, soient morts, d'après mon ami Ahmed Chaïb ancien iminien de l'école de Mr Romano.

Dans presque la même direction que la précédente, cette photo de l'hiver 1951 montre la nudité du paysage où un début de végétation se fait jour avec des rameaux grêles. Je n'ose pas donner de nom aux maisons puisque les occupants des débuts n'étaient pas les mêmes que ceux que j'ai connus ensuite. Encore que ma première maison se trouve en plein milieu, sur la butte avec ses petits oeils-de-boeuf du salon, en dessous de ce qui sera plus tard la piscine « olympique ». Et que nous sommes arrivés en janvier 1951 (?).

La couche de neige n'est pas épaisse, mais elle souligne les courbes du terrain et les chemins descendant jusqu'à la cantine. 

photo n° 14

Photo n° 14. La moisson ?

En 1952, Si Lyazid, accompagné de Pierrette et Mr Bourleau, tient dans ses bras une gerbe de végétaux difficiles à reconnaître, devant le champ où ils ont été coupés. Un chien berger allemand fait le beau pour la photo.

Photo n° 15. Mgr Duval à Bou Tazoult. 

photo n° 15

En 1952, devant la chapelle de Bou Tazoult, près de laquelle on devine le mur de la piscine déjà construite, ou en cours de construction.

De g à d : X, X, Mr Moulinou de profil, deux militaires, une des filles Moulinou de dos (en tenue écossaise), Mgr Duval tenant son chapeau épiscopal, Yvon et Pierrette (mantille blanche) Teyssier, Mme Moulinou (mantille noire) quittant le groupe. Vous pouvez compléter les noms manquants.

Photo n° 16. Aouach au village marocain. 

photo n° 16

En décembre 1954, pour les fêtes de la Sainte Barbe, une aouach devant les boutiques du village marocain ; on reconnaît les voûtes protégeant les commerces, et plus en arrière les décors crénelés des murs de la file de maisons jumelées. Un groupe d'européens, dans lequel on voit nettement le visage poupin d'Yvon, assiste à l'aouach. Magnifique photo en noir et blanc qui traduit bien cette ambiance que l'on peut encore vivre dans le sud marocain à l'heure actuelle. Reconnaissez-vous les autres personnes ?

Photo n° 17. Famille Gorce. 

photo n° 17  1956, Pierre Gorce et sa soeur Mireille encadrent Mme Gorce. Ils posent devant ce qui pourrait être un des ateliers de Bou Tazoult, ou l'agence postale de Sainte Barbe. Aucun détail significatif ne me permet de situer précisément le lieu. L'absent, c'est-à-dire le docteur Gorce, est-il le photographe ? Cette famille était originaire du Gard, dans le coin de Goudargues, où le docteur Gorce aimait à taquiner le poisson dans le Gardon, et ne laissait pas sa part non plus dans le sud marocain, allant jusqu'aux gorges du Toghra. Cet arbre me fait penser au faux poivrier qui poussait devant l'agence postale de Sainte Barbe. Mais … Le docteur Gorce a été une figure marquante d'Imini, conservant son accent rocailleux, volontairement bourru, en apparence, et pourtant tellement généreux dans sa prise en charge des malades. En 1952, il avait succédé au docteur Mandryka resté une seule année.

photo n° 18

Photo n° 18. Mr Domos ? 

30 mars 1957 : la légende au dos de la photo dit seulement « Domos ». S'agit-il d'un Mr Domos, manipulant une in-offensive carabine? Il est endi-manché : costume, cravate, pochette. Ce monsieur a-t il une histoire ?

 Photo n° 19. La route d'El Kelââ M'Gouna. 

photo n° 19

Mai 1957, des palmiers majestueux bordent et ombragent la route. Mai est le mois de la fête des roses. Peut-être que les « touristes » d'Imini sont allés là-bas pour profiter des manifestations et des réjouissances organisées par les caïds locaux. Aujourd'hui encore, ces fêtes sont somptueuses et connaissent une renommée dépassant largement les frontières du royaume.

 xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

Les photos suivantes ne sont pas datées, et je les livre au hasard.

photo n° 20

Photo n°20. Yvon à l'infirmerie.

Yvon pose en blouse professionnelle devant le bâtiment de l'infirmerie. Yvon, à partir de son arrivée en 1948, a usé de tout son entêtement auprès du directeur, Mr Moulinou, pour organiser une infirmerie digne de ce nom. L'unique pièce, servant aux examens et aux soins, sera transformée en une véritable infirmerie équipée de matériel.

photo n° 21

Photo n° 21. L'intérieur de la chapelle.

Dans le choeur de la chapelle de Bou Tazoult, sous les magnifiques fresques peintes par Dom André BOUTON, l'autel est constitué de bois de mine et porte le tabernacle recouvert d'un linge brodé par les petites mains des filles éduquées par les soeurs franciscaines. Les chandeliers, sans doute en cuivre, peuvent être de fabrication marocaine, mais la croix est certainement originaire de France.

Dans des articles précédents, les fresques de Dom Bouton ont été déjà présentées, on en retrouve les détails sur le livre de Sainte Barbe (en couleurs). Rapportez vous à l'article du 18 mai 2012 sur l'exposition consacrée à Dom Bouton à l'abbaye de Wisques. 

photo n° 22

Photo n° 22. Jardinier d'opérette ?

Pas moyen de savoir qui est ce personnage qui s'attaque aux rames de haricots verts : le maquillage rend impossible son identification.      XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX

photo n° 23Photo n° 23. Avant la distribution de cadeaux.

Le Père Noël se prépare à partir en tournée, coton hydrophile à profusion y compris dans les chaussures. L'âne est bâté à la marocaine. XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX Photo n° 24. A l'infirmerie. 

photo n° 24

Yvon rédige consciencieusement les fiches des patients et les classe ensuite dans les meubles prévus à cet effet, dans son bureau. Le calendrier témoigne de l'année 1957. Mais c'est tout ! Au fond, on distingue la table d'examen.   xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxPhoto n° 25. Réception de Noël. 

photo n° 25  Une photo de Noël dans la salle de la cantine (?). Il y a des fenêtres aux volets clos, mais la salle est bondée. Le Père Noël trône au milieu avec son déguisement agrémenté de coton hydrophile. On reconnaît près de lui l'omniprésent Mr Bourleau se tournant vers le photographe, et distribuant les paquets. Plus loin sur la gauche, une jeune fille ressemblant comme deux gouttes d'eau à Joseline Decailloz-Alberto s'intéresse à un enfant blond dans les bras d'une adolescente (si ce n'est elle c'est donc sa mère ?). Est-ce que je me trompe ? Difficile de dater l'évènement. Peut-on identifier tous ces visages ?

 

Photo n° 26. Le village de Bou Tazoult prend forme.

photo n° 26Depuis la chapelle, la vue est plongeante sur le village et la mine. L'Atlas domine le paysage de ses neiges éternelles qui, aujourd'hui, ont fondu de beaucoup. Le village commence à se dessiner dans sa forme définitive. Au loin les installations minières, sans la laverie, et le village indigène sur la droite. A gauche on distingue le bâtiment brillant de la centrale électrique, gagné en passant sous le petit pont. La route issue des ateliers amène au bâtiment de la cantine-épicerie. Quelques villas jumelles occupent l'espace. Sur l'esplanade de la chapelle, au premier plan se dessine le tracé d'arrosage d'une plantation. Les terrains sont encore vierges de végétation, excepté quelques arbres (takaouts ?) vers le bas, bordant le jardin de ce qui sera la villa des Wojciekowski (elle-même jumelée à celle des Decailloz).

Photo n° 27. Des années après ... 

photo n° 27 Une photo vraisemblablement prise lors d'un séjour de Pierrette et Yvon Teyssier, retournés sur leurs anciennes traces. C'est bien longtemps après leur départ : la photo est en couleur, le borj est déjà en ruine, mais les jardins potagers sont développés, les arbres fruitiers, les takaouts et les épicéas sont imposants. La verdure règne malgré le rationnement de l'eau. 

Une famille marocaine occupe sans doute l'ancienne maison des Teyssier, parce que la clôture est faite de roseaux tressés, le porche est en terre battue, signant un changement de mentalité. Le village vit encore puisqu'il est habité.

Le terril des stériles cache le bâtiment de la laverie.

Ainsi se termine ce premier volet de la saga Teyssier. Une page est tournée. J'aimerais pouvoir continuer, si d'autres documents me sont communiqués. Chacun d'entre nous a des clichés de la présence de sa famille aux mines d'Imini. Tous les documents sont intéressants pour les autres, les lecteurs. Ils rendent compte d'une tranche de vie, d'une épopée.

Jean-Yves TRAMOY

N'hésitez pas à faire des commentaires, à rédiger un article, à publier des photos.