Le jardinier de Bou Tazoult, conte par Jean-Yves Tramoy

Définition de mots fléchés en trois lettres : « liquide indispensable ». Réponse : « EAU ».

Sans eau point de salut pour l'Homme ! Mais pour la Nature cela apporte quelques exceptions, des exceptions de taille puisque dans certains déserts la vie se maintient vaille que vaille. Alors, on peut espérer que si l'on s'adapte, si l'Homme s'adapte aux lois de la Nature, on pourrait envisager de maintenir une forme de vie sur place malgré les conditions difficiles dues à la sècheresse, au manque de pluie.

Le conte ci-dessous a une grande part de vérité. Comme tous les contes il enjolive la réalité, mais repose sur une base où la relation humaine est prépondérante et basée sur des faits véridiques vécus par un enfant d'Imini.

Dans le ciel l'oiseau est très agité, il remue ses ailes frénétiquement et survole le village dans lequel il a fait son nid sur les branches solides d'un takaout en bord de route. Il y est en sécurité puisque le village est mort, totalement déserté par ses habitants depuis que l'exploitation de la mine de manganèse a cessé faute de rentabilité. Il n'est pas tout à fait seul puisque d'autres colonies de volatiles nichent par-ci par-là, mais ne se mélangent pas, en concurrence pour leur subsistance.

photo 1 maisons éventrées du village indigène Photo n° 1. Près des maisons éventrées par l'exploitation du dernier filon de manganèse affleurant à la surface dans le village. Les takaouts voisins abritent le nid de l'oiseau.

Pour lui aussi c'est la préoccupation première, et c'est très difficile dans cet environnement hostile. Il s'est posé sur toutes les toitures du village, a exploré ces maisons abandonnées depuis des lustres. Cà et là demeurent des jardins craquelés, des arbres fruitiers décharnés. Toutefois les eucalyptus, les takaouts et les jolis lauriers-rose font de la résistance. Les eucalyptus subissent les attaques de l'Homme qui en scient les branches pour en prendre le bois à des fins de combustible pour la cuisine ou le chauffage. C'est un trésor puisqu'il résiste aux abattages successifs et repousse. Le takaout semble épargné par ce bûcheronnage sauvage. Sans doute son bois ne procure-t il pas la qualité souhaitée. Les lauriers-rose persistent à fleurir et à parer cet environnement de leurs couleurs chatoyantes.

Le manque d'eau, et les pluies aléatoires ont fini de rabougrir les derniers vestiges de culture et de potager depuis que l'Homme a abattu les plantations d'arbres alignées en terrasses superposées tout au long des collines depuis le château d'eau de Bou Azzer et jusqu'au delà de la chapelle perchée. 

photo 2 le borj et les plantations d'arbres Photo n° 2 années 60. Le borj est récent, et les arbres des terrasses sont serrés et bien garnis.

photo 3 maison sous le château d'eau de Bou Azzer

Photo n° 3 de 2011. Le vallon décrit ci-dessous se trouve en contrebas de cette grande maison, qui fut la nôtre jusqu'en 1968. Sur la colline trône le château d'eau de Bou Azzer, encore verdoyant grâce aux palmiers résistants.                    

En descendant, on distingue les rangées d'arbres décapités (à comparer avec la photo des années 60 en noir et blanc). La façade arrière comporte la tonnelle en rail de wagon dépouillée de ses canisses.

Sur l'autre façade, à gauche, la roseraie n'existe plus, l'abricotier a disparu, mais subsiste la trace des carrés dessinés par le jardinier. Un eucalyptus dépasse du toit derrière la maison, tandis que les takaouts, les roseaux (bien malades) et les poteaux électriques (rendus inutiles) marquent le paysage. Le poulailler a perdu son grillage, et les étendages leur fil à linge.

Pour mieux chercher son quotidien alimentaire l'oiseau plane et incline la tête vers le sol, en explorant de nouveaux territoires, éloignés de son secteur habituel. Il n'hésite pas à quitter les arbres du village indigène, qui ne le nourrissent pas et ne l'abreuvent pas. Ce sont des arbres aux aiguilles sèches, raides, indigestes, … et il évite soigneusement les lauriers-rose tentateurs aux couleurs avenantes mais chargés de poison. Parfois il traque un mince filet d'humidité dans l'oued derrière la cantine ou près de la bergerie à la sortie du village, mais en saison chaude ce filon disparaît. 

photo 4 l'oued à sec devant la bergeriePhoto n° 4 de 2011. Le filet d'eau de la bergerie, invisible en surface, nourrit les roseaux, même en été au plus fort de la chaleur.

Les graines se font rares.

photo 5 l'oiseau sur la tige de roseau

Photo n° 5. L'oiseau se repose sur la tige d'un roseau, mais reste attentif à son environnement, toujours en éveil du danger.

Soudain, du ciel azur, son oeil aiguisé perçoit une minuscule tache d'un vert profond, qui l'attire, qui l'appelle inexorablement. En glissant vers le sol, cette couleur verte persiste, ce n'est pas un mirage sous le soleil ardent. La tache grandit, maintenant cernée par un liseré beige et assez flou, remuant. Peu à peu la netteté lui permet de discerner un ruban de hauts roseaux secs se balançant sous les assauts du vent, autour d'un petit champ.

Petit à petit la tache s'élargit, elle prend la forme d'une vague verte rectangulaire frémissant irrégulièrement au gré du courant d'air.

Méfiant, l'oiseau survole cette masse mouvante, bruissante, hésite à se poser. Avec prudence il volette de part et d'autre, aux aguets d'une éventuelle présence cachée. Pourtant point de danger dans cet univers désolé. Après quelques zigzags de reconnaissance au dessus des herbes, il identifie une culture, un champ de luzerne, et ose poser précautionneusement ses pattes sur le rebord de la séguia. Regardant nerveusement à droite et à gauche, il pointe du bec vers les plants et picore prudemment quelques tiges pour goûter cette herbe qu'il ne connaissait pas jusque là. Délicieux, et surtout humide. Il étanche sa soif en même temps qu'il se nourrit, une aubaine pour lui dans cette contrée si chaude, si inhospitalière ! Peu à peu une volée de congénères se rapproche qui, pour répondre à leur faim naissante, s'enhardissent également et le rejoignent au sol. A petits bonds ils se glissent sous la végétation clairsemée et se dispersent parmi les carrés bordés de buttes de terre, et quêtent leur nourriture. La vie s'exprime ...

Le champ est lové au creux d'un vallon encaissé, encadré de parois escarpées, rocailleuses, nues, essentiellement minérales. Les terrasses alentour ont vu leurs arbres ébranchés, sciés par des villageois en quête de bois de chauffage, leur seule ressource pour la cuisine. Maintenant il n'y a plus d'habitants mais ces arbres ont disparu à tout jamais. Plus rien pour retenir le ruissellement et empêcher l'érosion : la terre glisse inexorablement vers le bas à chaque pluie agressive, et les vents permanents l'emporte au loin en nuages de poussière rose contrastant avec celle des terrils, plus noire, collante et salissante.

photo 6 rigoles de l'érosion pluvialePhoto n° 6 de 2011. Les pluies ravinent la terre en rigoles profondes, emportant avec elles les végétaux restants, découvrant les pierres. Un feuillu, ayant échappé au massacre par miracle, tient compagnie aux takaouts et au palmier solitaire.

Dans ce vallon les oiseaux sont au paradis.

Seuls les roseaux vivent, bruissent, abritent le champ de leur ombre et de leur rempart contre les bouffées desséchantes des vents. Les roseaux sont gris de déshydratation, et leurs feuilles courtes et effilées coupent la main qui ose les effleurer.

Seuls les roseaux résistent à la sècheresse, ils emprisonnent le peu d'eau reçue à la « mauvaise saison ». Mais est-ce une mauvaise saison celle qui apporte la source de vie ? Grâce à ces roseaux, un semblant d'humidité persiste autour du champ, maintenant en vie quelques plants de luzerne.

Coupés au ras du sol, ils repoussent aussitôt et reconstituent la barrière du champ. Leurs longues tiges serviront à édifier des barrières de canisses, des tonnelles, des toitures, des moucharabiehs rafraîchissants.

Avec un bel appétit, l'oiseau s'enhardit et vole jusqu'aux branches des deux amandiers squelettiques trônant dans la parcelle. Par petits cris il manifeste sa satisfaction, son soulagement d'avoir trouvé au hasard de son vol une nourriture inespérée entre ces collines dénudées, seulement peuplées de maisons roses silencieuses. Il se délecte de cet univers tranquille, déserté par l'homme. Mais il reste en éveil, prudent : l'Homme n'est pas le seul prédateur. D'autres animaux ont besoin de manger et boire. Entre deux becquées il balance sa tête latéralement par saccades, en alerte, attentif au moindre mouvement.

Cet oiseau m'est inconnu, mais ce champ de luzerne ... je l'ai bien connu quand, enfant, ma famille occupait la grande maison située juste au-dessus. La villa avait une tonnelle aérée coiffée de canisses, dont l'ombre bienfaisante nous accueillait pour le déjeuner dehors, malgré la température estivale très chaude sur ce haut plateau marocain.

Chez nous, chaque jour, venait un homme misérablement vêtu d'une chemise longue couleur de la terre, nouée entre ses jambes. Hâlé par le soleil, de taille moyenne, paraissant âgé précocement, il était maigre, un peu voûté, musculeux, chaussé de sandales en caoutchouc coupées dans des vieux pneus. Son collier de barbe fin sur un visage taillé au couteau trahissait le caractère d'un berbère fort, résistant, ne s'exprimant qu'en chleuh. Il ne lui manquait que le poignard traditionnel pendant au côté, par dessus la gandoura des jours de fête, pour lui conférer la silhouette d'un guerrier venu d'une tribu de l'Atlas.

Dès son arrivée, après les salutations d'usage dont mes parents ne comprenaient que les gestes, il descendait dans le vallon la houe sur l'épaule, après avoir pris les consignes dans sa langue auprès de celui que l'on surnommait Boula, Abdallah OKHEIM, notre cuisinier. Il commençait par dérouler le tuyau d'arrosage jusqu'au jardin et modifiait le tracé de la séguia pour gérer la distribution de l'eau. Ici pas de gaspillage, l'eau était trop précieuse dans ce village construit en plein « désert » du sud marocain !

Cet homme se plaisait visiblement dans sa « mission » d'entretien du champ, avec soin il nettoyait la parcelle, arrachait les herbes indésirables. Il était son propre chef. Il était dans son domaine ! Sans précipitation, à coups de houe précis, il ouvrait les canaux vers les carrés les plus assoiffés et fermait les autres, modifiant au fur et à mesure l'écoulement en fonction des besoins. Il surveillait l'arrosage et ne se contentait pas d'ouvrir le robinet.

Pour nous ce creux verdoyant était un Eden permanent, une occasion de promenade rafraîchissante, lorsque le soleil stationnait au zénith. Et au plus fort de l'été on y cueillait les amandes, à l'amertume légère.

Avec le jardinier difficile de s'entendre puisqu'il ne parlait que son dialecte local, mais on se comprenait, grâce à une considération réciproque.

Pour lui cette occupation était de l'argent qui l'aidait à vivre, pour nous le plaisir de le voir arriver, de le voir s'activer avec énergie, sans geste superflu. Assurément il adorait ce bout de jardin à qui il donnait vie en plantant, en arrosant, en nourrissant nos lapins avec la luzerne. Eux, dans leur clapier, ils appréciaient cette plante nourricière, … et mâchaient, mâchaient toute la journée. Poules et mouton partageaient également cette pitance, … dans le poulailler. Immuablement, chaque jour le même manège se reproduisait : d'abord l'entretien du jardin, puis la distribution de nourriture aux animaux.

Pour autant ce jardinier était infatigable. Aussitôt fini l'entretien de la luzerne, il attaquait une autre partie du jardin en façade de la maison : une belle roseraie encadrant un abricotier généreux, aux fruits duveteux bien sucrés. Les rosiers souffraient rapidement de la soif et nécessitaient des soins méticuleux. Leur feuillage vert soutenu et leurs fleurs rouge, blanc, jaune et rose se détachaient harmonieusement sur la terre ocre, donnant l'impression d'un tapis berbère tissé par les jeunes filles du village. Près de la balançoire, un bouquet de roses trémières élancées dominaient les graciles fleurettes mauves de bordure d'allée. Dans le carré cimenté contigu baignait le cresson dans le courant d'eau permanent ; et tout l'art du jardinier consistait à contrôler le circuit d'eau créé par lui pour tout cet espace floral.

Lui était si courageux qu'il nous fallait l'obliger à se reposer, l'appeler à modérer ses efforts, le contraindre à prendre le temps de manger. En ombre silencieuse, il se réjouissait de notre compagnie, tout en discrétion, jetant un oeil de temps à autre pour voir si nous restions auprès de lui pour lui tenir compagnie et profiter de la leçon de jardinage. Au fil des jours, sa présence s'imposait. Lors de ses rares absences il manquait dans le paysage. Il faisait presque partie de la famille. Nous avions plaisir à le voir travailler, à sentir sa présence.

Un jour, mon père nous emmena visiter le village ouvrier de Tighermine, deux vallées plus loin. Après quelques kilomètres, sur le bord de la piste il nous a désigné le gourbi dans lequel vivait notre jardinier … dont j'ai tristement oublié le nom. La masure était totalement isolée, au milieu de la pierraille, sans eau, … et surtout sans jardin. Un serrement de coeur ! Ce berbère sec marchait donc longtemps pour venir travailler chez nous, traversant deux collines avant de descendre dans notre vallon, … et marchait tout autant pour s'en retourner chez lui emportant sur son dos quelques bidons d'une eau si précieuse pour sa famille.

De ce jour, notre élan de sympathie envers lui a grimpé et il a bénéficié de toutes nos attentions en vêtements, en nourriture, … qu'il pouvait ainsi rapporter à la maison.

Près de soixante ans ont passé, l'eau a coulé sous les ponts, comme dit le dicton. Notre ami le jardinier a sans doute disparu depuis très longtemps. Son existence oui, sa mémoire non. Dans mes souvenirs il s'impose, il est toujours vivant et m'a servi de modèle de courage et de dévouement.

Affectueusement, je l'appellerai le « jardinier de Bou Tazoult ».

Aujourd'hui Bou Tazoult est un village abandonné, mais surtout vide, … vide de vie. L'eau était pompée dans l'assif Tidili, lui-même moins généreux depuis que les neiges du Toubkal ont fondu et que les sècheresses se succèdent. Les amandiers du Tidili, la richesse du village, se décharnent chaque année un peu plus.

photo 7 station de pompage de l'assif TidiliPhoto 7 années 60. Le bâtiment de la station de pompage dans l'assif Tidili. Photo prise en été : l'oued est « maigre » et les neiges des sommets ont fondu.

Bientôt je retournerai là-bas pour rechercher le petit vallon vert. Existe-t il encore, résiste-t il au vent, à la canicule ?

Je demanderai aux oiseaux s'ils le survolent encore, si leurs grands-parents ailés ont guidé leur descendance jusque là, … et je leur raconterai l'histoire du petit oiseau chanteur et du jardinier de « Bou Tazoult ».

Toute ressemblance avec un lieu ou des personnages ayant existé est volontaire. Elle témoigne d'une réalité dans le jebel iminien.

A mon grand regret, il manque deux documents photographiques. Celui du vallon, dont la localisation se voulait secrète jusqu'à ce jour, et celui du jardinier dont je ne retrouve pas le portrait. Un jour peut-être ... JY Tramoy

Merci à Jean-Yves pour ce conte. Si d'autres iminiens ont des récits qu'ils aimeraient partager sur le blog; c'est volontiers qu'ils seront publiés. Envoyer le texte par le lien "contacter l'auteur" en haut et à gauche de la page.