Les anciens iminiens ont des souvenirs marquants de leurs déplacements à la grande ville, Marrakech ! Et chacun peut raconter des moments festifs connus lors de ces visites à la capitale du sud. En particulier, nous profitions des restaurants que nous offrait Marrakech, et du changement de vie et d'habitudes. 

photo n° 1 maison rose du village minier de Bou Tazoult 1 - Le village rose de Boutazoult 

photo n° 2 maison noire du village minier de Timkkit

Parfois nous quittions notre village aux maisons roses, tachées de noir par le manganèse des mines de l'Imini, traversions le Haut Atlas pour « descendre » à Marrakech la Rouge. 

2 - Le village noir de Timkkit

Les jours précédant ce déplacement notre excitation croissait jusqu'à l'heure du départ, et nous ne craignions pas de quitter notre lit douillet pour partir sous la clarté d'une lune déclinante.

Aux premiers rayons du soleil, après avoir traversé le bourg ensommeillé d'Igherm N'Ougdal et franchi la barrière des Ponts et Chaussées, nous abordions les virages plus serrés du col du Tichka, puis attaquions la descente sinueuse jusqu'à Taddert. 

photo n° 3 la route sinueuse du Tichka en 2000

 

3 - La route sinueuse du Tichka, sérieusement améliorée récemment. Mais les camions se sont-ils améliorés aussi ?

Le danger ne venait pas que de la route elle-même, il fallait lire aussi les trajectoires des véhicules venant à notre rencontre, souvent irrespectueux du code de la route, ou imprudemment arrêtés en bord de route. En panne souvent, capot relevé, radiateur fumant, ou chauffeur allongé sous le châssis à colmater une fuite. Une fois dépassé le village de Toufliht à la source bienfaisante, la route s'améliorait progressivement jusqu'à Aït Ourir, puis devenait roulante jusqu'à la ville.

photo n° 4 Toufliht vu de la route

 

4 - Village de Toufliht, sous la route, bled d'où étaient issus nos amis Bou Tazoulti Aomar Noukrati et Mohamed Douider, surnommé Ben Ali

photo 5 Aït Ourir auberge du Zat

 

5 -  Aït Ourir, village bien connu pour son auberge, étape prisée des iminiens.

L'arrivée à Marrakech, pour nous, était comparable au mirage rencontré par les méharistes dans le désert. Nous n'osions y croire, tant la cité Rouge nous éblouissait par la luxuriance de sa végétation colorée, par ses artères larges bordées d'habitations élégantes et fleuries !  

photo n° 6 végétation luxuriante près du jardin Majorelle

6 - Végétation luxuriante de Marrakech, près du jardin Majorelle.

Après le passage devant la gare routière de Bab Doukkala, les effluves des faux poivriers et des orangers amers bordant les rues flattaient nos narines ouvertes à tout vent, quand les pétarades des vélomoteurs ne venaient pas s'immiscer dans leur fragrance délicate. Un parfum caractéristique de néroli ressenti encore aujourd'hui, gardé en mémoire … malgré notre éloignement de ce Maroc embaumant.

photo n° 7 avenue bordée d'orangers et ses fumées d'échappement

7 - Avenue Mangin bordée d'orangers, … et ses fumées d'échappement. 

photo n° 8 villa Sacem avec son gardien Aomar Noukrati

8 - L'escalier de la villa SACEM, avec son gardien Aomar Noukrati.

Nous allions séjourner dans la rue Sebou, à la villa S.A.C.E.M., du nom de la société employant mon père. Que de souvenirs dans cette asile verdoyant en centre ville, malheureu-sement détruit au profit d'un immeuble neuf. 

Le confort y était sommaire mais les différents locaux d'hébergement permettaient de retrouver des amis et de faire des rencontres imprévues. Le directeur et sa famille occupaient l'appartement supérieur gagné par un escalier maçonné. Tandis que deux studios occupaient le rez-de-chaussée semi enterré et intelligemment agencé. Une « cuisinette », comme l'on disait à l'époque permettait à chacun des préparations chaudes pour les repas, … et c'était aussi l'occasion de « pipleter » autour du réchaud, de partager les dernières nouvelles, tout en gardant un oeil sur les enfants jouants sous le préau.

Le gardien et sa nombreuse famille logeaient dans un coin de la propriété, dans le prolongement des dernières chambres, contiguës au garage du car de la société. Ce car dont le chauffeur, deux fois par semaine, avait la charge de faire les courses pour les habitants d'Imini. 

Au pied des bâtiments cheminaient des allées bordées de briques rouges, dans le jardin arboré d'agrumes et planté de rosiers aux parfums délicats, soigneusement entretenu, nettoyé et arrosé par le gardien. Nombre de photos souvenir y ont été réalisées par les « locataires » de passage, venus goûter à la grande ville ce qu'ils n'avaient pas dans leur bled. 

photo n° 9 l'église des Saints Martyrs

Le jardin était aussi un terrain de cache-cache avec les enfants du gardien, des courses effrénées dans les allées pour trouver la cachette appropriée.

La rue Sebou se prolongeait vers l'église des Saints Martyrs et le lycée Mangin en traversant l'avenue Mangin     xxxxxxxxxxxx 9 - Église des Saints Martyrs 

Des points communs avec nous, puisque l'église des Saints Martyrs a contenu des fresques peintes par Dom BOUTON, à l'identique de notre chapelle de Bou Tazoult. Et que le lycée Mangin a hébergé plusieurs élèves venus des mines d'Imini, dont moi.  

photo n° 10 le lycée Mangin

10 - Lycée Mangin.

Sitôt la voiture garée et les valises posées dans notre nouvelle chambre, nous quittions au plus vite la villa pour gagner le quartier du Gueliz en inspectant soigneusement les vitrines des magasins : spectacle inédit pour nous les bledardsdu sud. Suivant notre âge, certaines vitrines attiraient davantage notre attention. Je me souviens particulièrement de la vitrine du marchand de jouets, vitrine animée à Noël par un train électrique commandé par le contact de la main sur la vitre. Ah, combien je l'ai aimé ce marchand de jouets !

Maman et les filles visaient plus particulièrement les magasins d'habillement et de chaussures, tandis que Papa se réservait pour son rendez-vous dans le magasin de matériel minier installé dans la rue de Yougoslavie toute proche. Mais le meilleur restait à venir … 

A Marrakech pour déjeuner nous avions nos habitudes dans plusieurs établissements, tant en ville du Gueliz qu'en médina. De toute façon, nous les enfants, nous étions contents de tout changement dans notre vie. L'attrait des achats, les marchandages dans les souks, tout nous plaisait. Sans oublier les repas dont l'ambiance variait en fonction du restaurant. Nous en avons fréquenté beaucoup, et apprécié quelques-uns pour leur accueil, leur décor, leur carte succulente, leur animation, parfois la seule personnalité du patron ou du serveur. 

Notre sélection : La Taverne, le Rex, Le Poussin d'Or, le Petit Poucet, … et j'en oublie. Certains existent encore, tout en ayant fatalement changé plusieurs fois de propriétaires, d'ambiance, de menu. Une banque a remplacé le Rex. Beurk ! La Taverne et le Poussin d'Or persistent à régaler les gourmets. 

photo n° 11 façade du Petit Poucet

11 - La façade rose du Petit Poucet

« Le Petit Poucet »: j'ai fréquenté cette institution de cuisine française à Marrakech, au coin de l'avenue Mangin et de la rue Verlet Hanus, dans la période 1952-1968. 

Une façade rose à rayures blanches, une grande baie vitrée à guillotine, en métal vert, s'ouvrant largement au courant d'air quand la chaleur le commandait. La climatisation n'existait pas encore, et les arcades apportaient l'ombre indispensable aux clients désireux d'occuper les tables du premier rang.

La porte d'entrée voisine menait à un petit couloir dirigeant vers une salle vaste, haute de plafond, aux tables nappées de blanc et dressées de vaisselle blanche brillante.

Se détachant sur la peinture vert celadon des murs, sise entre la porte des cuisines et celle des toilettes, trônait le comptoir en bois brun de la caisse tenue par une dame d'âge mûr coiffée d'un chignon sage. Immuable présence, presque surnaturelle, … mais rigoureuse dans les comptes et attentive au bon déroulement du service en salle. Très discrètement, d'un geste simple elle savait quand intervenir auprès du serveur, ou de sa voix doucereuse auprès de son mari lors de la prise des commandes. Les clients se sentaient chouchoutés, et leur satisfaction était l'objet de toute son attention depuis son petit comptoir.

Malgré le volume de la pièce et l'amplitude des conversations des clients, peu d'éclats de voix venaient perturber la sérénité du service et le calme souverain du serveur : la saveur des plats retenait toute l'attention des dîneurs. 

photo n° 12 melon vert à la peau

Aller au restaurant était une fête. Surveillés par nos parents, nous nous tenions bien à table, droit sur notre siège, les mains de chaque côté de l'assiette, sages, propres, polis et respectueux dans nos conversations. Nulle envie de gâcher ces moments rares. 

12 - Melon vert, dont la peau imite les zelliges marocains.

C'est là que nous avons découvert le melon vert, ce gros melon au goût sucré, servi coupé en deux, rafraîchi par des glaçons, que les adultes pouvaient additionner d'une rasade de Porto. Un délice avant le plat principal … lequel arrivait quand notre faim avait subi un net coup d'arrêt devant la taille du plateau de hors d'oeuvre variés intercalés. Nos yeux étaient déjà plus gros que le ventre. Mais comment refuser les trois petites côtelettes d'agneau grillées, si bonnes et installées sur un lit généreux de haricots verts et de pommes de terre sautées. 

Ouf ! Non pas ouf ! Parce que le dessert suivait, à choisir parmi la corbeille de fruits, la crème caramel, la mousse au chocolat et autres fantaisies pâtissières. Repus, nous l'étions, certes ! Repus et ravis d'avoir participé à de telles agapes inhabituelles dans notre bled

Cela ne brisait pas notre élan pour courir les magasins pendant l'après-midi, pour rendre visite aux commerçants déjà connus et pour en découvrir d'autres selon les besoins et les envies.

C'était les années soixante ! Nous avons quitté le Maroc en 1968, avant d'y revenir pour un passage professionnel plus furtif. 

photo n° 13 hôtel La Menara près des remparts

13 - Hôtel La Menara, ancien hôtel luxueux à l'époque, mais qui a fermé depuis à cause de sa décrépitude.

En 2001, plus exactement au mois de mai, j'ai eu plaisir de retrouver le petit Poucet lors d'un séjour touristique pour y accompagner Maman dans sa quête de souvenirs. A peine débarqués de l'avion, une fois les bagages déposés à l'hôtel La Menara, pressés de retrouver nos traces dans cette ville attachante, un petit taxi nous a conduit directement au petit Poucet pour y déjeuner.  

photo n° 14 petit taxi sillonnant les rues

14 - La flotte des « Petit taxi » marrakchi a bien évolué depuis, et s'est modernisée.

Toujours installé dans l'avenue Mohamed V. Le nouveau propriétaire, très accueillant et souriant, était marocain. Toutefois le site était resté identique, avec la terrasse donnant sur la rue voisine, maintenant baptisée Mohamed El Beqal. De hautes toiles tombaient du plafond pour protéger du soleil les clients installés devant la baie vitrée.

Le murs étaient toujours habillés de la même fresque figurant le Petit Poucet enjambant l'ogre étendu sur l'herbe. Même après son ultime déménagement, un peu plus loin sur l'avenue devenue Mohamed V, la fresque immense, transportée, dominait encore la salle. 

photo n° 15 angle Mohamed V et Verlet Hanus - copie

15 - La vitrine du Petit Poucet protégée par des toiles à la saison chaude (derrière l'enseigne XBEL).

Derrière les toiles tendues sous les voûtes pour protéger des assauts du soleil sur la vitrine, le petit Poucet résiste.

Mais, envolée la caissière au chignon, et avec elle son comptoir devenu inutile.

Des personnes connues lors des années soixante, seul restait l'inamovible serveur, légèrement dégarni, à peine plus bedonnant, élégant dans son éternelle veste blanche immaculée. Affable et débonnaire. Il cumulait service et prise de commande, sous les yeux de son nouveau patron, charmant mais inactif, lui laissant la responsabilité de tout le travail quand la salle n'était pas remplie.

Pas de changement notable dans le menu non plus. La cuisine était restée à l'identique, copieuse, agréable, simple, … bonne en d'autres termes. Affamés par le voyage et déçus par les plateaux servis dans l'avion, nous avons fait honneur au repas, avec les éternelles côtelettes d'agneau retrouvées sur la carte.

… mais nous étions sans le sou ... marocain pour payer l'addition. Pas de problème : le distributeur automatique de la BMCE Banque installé de l'autre côté de l'avenue Mohamed V devait me permettre de retirer l'argent nécessaire. J'y cours … mais horreur : il est en panne. Me voilà, nous voilà bien embêtés. Que faire ? Sinon avouer notre embarras au serveur. Celui-ci, plein de sa bonhommie habituelle, sans même en référer au patron nous rassure et nous convie à repasser payer plus tard, quand nous aurons trouvé un distributeur efficace. Nous sommes restés cois, car sur la foi de nos conversations tenues à table il en avait déduit que nous étions des anciens du Maroc, des habitués du restaurant et il nous faisait confiance, … et son patron également.

Nous voilà partis, à l'aventure dans la grande ville, tellement changée depuis nos séjours antérieurs. La griserie du retour, la succession des découvertes nous ont fait oublier cet épisode du restaurant, et ce n'est que le lendemain matin que, honteux et confus, la chose nous est revenue à l'esprit.

Dès lors, laissant en plan nos envies de parcours dans Marrakech, nous sommes retournés déjeuner au Petit Poucet pensant le patron et le serveur inquiets de ne pas nous avoir revus la veille au soir. Que nenni ! Ils nous ont accueilli comme si nous étions des nouveaux clients, nous ont installé à la meilleure table, … et nous ont annoncé, preuve en main, que nous avions eu raison de ne pas payer la veille parce qu'il y avait une erreur dans l'addition, erreur en notre défaveur. Un coup de Monopoly ? Effectivement après calcul nous aurions été amputés de quelque chose comme 6 Dh. La galère ! Près de 50 centimes d'euro ! Ouille, ouille, ouille la tuile (lol). Tout est bien qui finit bien après avoir réglé la totalité des deux additions. Bien entendu le pourboire a été conséquent pour le serveur, à la satisfaction de son patron, souriant jusqu'aux oreilles.

Plus tard le restaurant a émigré temporairement au 56 avenue Mohamed V, non loin de là vers la route de Casablanca. 

Et il a disparu définitivement au début des années 2000, emportant avec lui la fresque célèbre du Petit Poucet, à l'artiste méconnu. 

La retrouvera-t on à Bab Khemis dans le fatras des vieilleries en vente ? Avis aux chineurs, on ne sait jamais. 

Malgré sa disparition définitive, le restaurant est toujours présent sur les annuaires :Le Petit Poucet 56 avenue Mohamed V 40000 Marrakech Téléphone :+2+212 524 448 238.Tentez votre chance, réservez une table … virtuelle !

Si vous possédez la photo de la fresque du Petit Poucet ou du restaurant lui-même, n'hésitez pas à les envoyez au webmaster pour l'installer sur le blog.

Merci à Jean-Yves pour sa mémoire liée à ses émotions gastronomiques de jeunesse. Merci à lui de montrer un chemin pour nous encourager à raconter les personnes et les lieux qui peuplent nos souvenirs.