AHMED DZAGUISSE
Notre ami Ahmed DZAGUISS, infirmier aux mines d'Imini, est décédé le 10 avril à Marrakech.
Ayant subi une opération à l'hôpital Avicenne de Rabat il y a deux ans, et souffrant d'une très grande fatigue, il a succombé à une attaque cardiaque imprévisible.
Ses anciens camarades, prévenus, ont aussitôt relayé la nouvelle. Cruelle fin pour celui qui avait soigné et secouru de nombreuses personnes à l'infirmerie des mines d'Imini, où il officiait.
Se souvenir d'Ahmed, c'est remonter à la fin des années 50, quand nous étions trois français heureux de fréquenter l'école marocaine (Françoise, Jean-Louis et moi-même). Des années heureuses sous la férule de Mr Romano, des années de découvertes, de partage, d'apprentissage intercommunautaire.
Nous étions dans l'insouciance d'enfants de CM1 et CM2, avec toujours des niches, des blagues, des bêtises dans lesquelles nous excellions presque tous avec les Tabouzit, Berkou, Hebbaz, Bammou, … et tant d'autres qui profitaient de nos pitreries. Et nos maîtres ont eu fort à faire pour nous inculquer la discipline. Nous étions une bande de gamins facétieux !
Dans ce registre Ahmed était sans aucun doute un as, et faisait la paire avec son grand ami Ahmed SOSSO. Comme en témoigne Mohamed BAHTITI, qui les fréquentait de près : « ces deux-là étaient inséparables tant dans les plaisanteries que dans l'amitié. » Et de raconter les séances de baignade à la piscine de Tighermine, à celle de Bou Tazoult, des séances ponctuées de plongeons, de jeux, de farces, de rigolade perpétuelle. Les courses et les jeux dans la montagne, dans le village où ils échappaient toujours à leurs poursuivants.
Curieusement les deux amis ont embrassé la même profession d'infirmier, commencée à Bou Tazoult sous la baguette de El Ghazi, et de plusieurs médecins qui les ont encadrés avec sérieux, les Drs BLAIN, FARON, LAPEYRE. Une réelle complicité les unissait tous dans l'exercice d'un « sacerdoce » auprès de la population iminienne tant pour les mineurs que pour leurs familles. Quand la vie dans le bled était source de maladies, d'accidents, de misère, … toutes sortes de maux qu'il fallait soulager, toutes sortes de personnes qu'il fallait soutenir. Dans cet exercice Ahmed DZAGUISS était performant, amenant le sourire à ses patients grâce à ses fantaisies, leur faisant oublier leur douleur, … tout en pratiquant son art avec conscience et dévouement auprès des mineurs et de leurs familles. Il en a vu défiler des enfants, des femmes, des hommes !
Et Joseline DECAILLOZ de nous rappeler que, lors de son deuxième accouchement, Ahmed DZAGUISS assistait le Dr FARON, qui trouvait en lui un aide assoiffé de connaissances et désireux de progresser dans son métier.
Hama ALAYA, ancien « coreligionnaire » soignant de l'infirmerie a également partagé des années professionnelles avec Ahmed et, lors de son départ en retraite, lui a cédé la place à l'infirmerie de Timkkit. Il s'est rapproché de la famille lors des funérailles et lui a apporté le réconfort nécessaire, et transmis toute l'affection que l'éloignement empêchait la colonie iminienne de lui assurer sur place.
Monsieur ROMANO s'est ému de la disparition de cet ancien élève : « J'apprends avec une grande tristesse le décès de DZAGUISS, je l'aimais beaucoup parce qu'il avait de grandes qualités. C'est lui, et son inséparable ami SOSSO, qui ont organisé mon séjour lors de mes 2ème et 3ème voyages à Ouarzazate. J'en ai les larmes aux yeux en me souvenant de quelles manières, ma femme et moi, nous avons été reçus … et fêtés !
Sur ces deux lascars j'aurais beaucoup de choses à raconter. Aujourd'hui je ne raconterai qu'un épisode de leur vie d'écolier. En fin d'année scolaire j'avais organisé une fête, avec distribution des prix aux plus méritants, agrémentée de chants et saynètes. L'une d'elle était jouée par ces élèves et avait pour titre : « Le corbeau et le Renard » fable de La Fontaine. Le corbeau était joué par SOSSO et le renard par DZAGUISS : çà leur convenait à merveille. Et depuis ce jour-là ils ne s'interpelaient que de cette façon : « Hé maître corbeau » ou « Hé maître Renard ». Ce retour sur ce passé me remue le cœur. Je te charge de présenter mes condoléances à sa famille. Roch Romano. »
Moi-même, lors d'un passage à Bou Tazoult, j'avais retrouvé Ahmed DZAGUISS à l'infirmerie, comme si nous n'avions jamais été séparés par la distance ou par le temps. La complicité d'origine avait suffi à gommer l'espace, et les plaisanteries fusaient aussitôt à l'évocation de nos années communes d'adolescence. Nous avons gardé un contact épistolaire et téléphonique à l'occasion. Mais pas facile de le toucher, quand il partait sans cesse dans son bled de Tizgui N' Barda, sur la route de Telouet.
Non, Ahmed DZAGUISS n'était pas oublié au bout de ces 50 années de séparation.
Retiré à Ouarzazate, il vivait auprès de sa famille, voyageait avec ses amis. Maintenant il repose dans le grand cimetière de Ouarzazate où nous lui souhaitons de trouver la paix éternelle.
La diaspora iminienne, éparpillée sur tous les continents, présente ses sincères condoléances à sa famille et l'assure de toute sa sympathie dans cette cruelle épreuve. Nous sommes nombreux à pleurer cette absence dorénavant.
Qui n'a pas le souvenir de ses yeux plissés de malice, de ses mimiques permanentes, de sa conversation ponctuée d'humour ? Nous le garderons en mémoire. Repose en paix l'ami.
Ayons aussi une pensée pour tous nos camarades partis avant les autres, et qui nous manquent …
Photo 1 Ahmed en famille (photo Mohamed Bahtiti)
Même barbu, il est reconnaissable à son oeil vif, toujours malicieux.
NB : pour retrouver Ahmed DZAGUISS et Ahmed SOSSO, reportez vous à un article paru le 24 avril 2009 dans le blog timkkit2008, où ils apparaissent à l'école au milieu de leurs compagnons de classe, sous la houlette de Mr Romano.
Photo 2 la classe de Mr Romano en 1956-57.
24 avril 2009: Message de Bammou aux iminiens, Photo 3 : année 1956-1957
Assis : MAJBOUBI (Ben Charjane), HEBAZ Boujema, HEDRANE (Telouet), MOUNA Hassan, M'HAND Meziane, RERKOU (Betatar), OUZDINE (Agouram), SOSSO Ahmed, TAABOUT, BELAÏD Hafid, BAHTITI Ahmed, BELAOUI Ahmed.
Debout 1er Rang : Mr ROMANO, STIDJI, ALAYA Ali, BOUHOU Mohamed, AHOUKAR Ali, Hassan (Taliouine), TALMI (imghri), DZAGUISS Ahmed, MOUNA Ahmed, HAMADI Meziane, AÏT MEKI Mostafa (Oueld BabLkhir), JEBRI Abdelkader, Mr CHAKIRI Abdelkebir, instituteur.
Debout 2ème rang : ALAYA Hama, TABOUZIT Kacem, Feu IMGHRI Abderrahmane, NHARI Mohamed (Maçon), JOUICHI (Oueld Miaïcha), MOUNA Mohamed, AZIZI Mohamed (Mohamed OUMBARK), Ahmed BEN SALAH, TAMELOUCH Mohamed, IMGHRI Abdellah.
Nous aurions pu solliciter davantage de témoignages, mais les lecteurs qui le souhaitent peuvent intervenir dans les commentaires.
Profitez-en pour vous demander ce que sont devenus tous ces enfants. Certains sont sortis du cocon d'Imini pour embrasser une belle carrière, ou sont devenus célèbres pour des évènements heureux ou malheureux. Je ne saurais vous dire tout sur leur passé et leur avenir, mais vous pouvez chercher et témoigner.

