IL Y A 116 ANS: LE VOYAGE DE S.M. LE SULTAN MOULAY HASSAN PAR LA VALLÉE DE L'IMINI EN DÉCEMBRE 1893

Dix ans après le Vicomte de Foucauld un autre voyageur, médecin du Sultan et de son entourage, raconte son voyage dans la Vallée de l'Imini. Ces notes de voyage furent publiées seulement en 1932. Elles décrivent un long périple de près de six mois environ sous le nom de VOYAGE AU TAFILALET AVEC S. M. LE SULTAN  MOULAY HASSAN  EN 1893 par le Docteur Fernand LINARÈS.

Warzazat1902

Ouarzazate dix ans plus tard (1902)

La totalité des notes de voyage ( 29 juin au 18 décembre 1893) ainsi que la biographie du docteur Fernand Linarès se trouvent accessibles par les liens internet ci-dessous en bas de page. Le blog Timkkit2008 s'intéresse uniquement à la partie qui concerne Imini afin que les Iminiens puissent accéder plus facilement à l'histoire de leur terre et de ceux qui les ont précédés. La lecture des autres documents présentés sur le site Vieux Maroc de M.JP Mourez est vivement conseillée.

Sa majesté le Sultan Moulay Hassan ne survivra pas longtemps à sa maladie aggravée par ce voyage éprouvant puisqu'il meurt le 8 juin 1894 alors que son médecin est en congé en France. Le docteur Linarès sera chargé par le Président de la Républiqu e Française, Casimir-Perrier de Lettres à remettre au nouveau Sultan Moulay Abd-el-Aziz qui n'a que quatorze ans. Le médecin major Linarès sera le premier fonctionnaire européen reçu officiellement par le jeune Sultan. Il jouira tout au long des huit années de sa présence auprès du jeune Sultan d'une confiance méritée.

LE VOYAGE DE SA MAJESTÉ LE SULTAN DANS LA VALLÉE DE L'IMINI (9-11 décembre 1893)

Le Sultan Moulay Hassan règne depuis vingt ans et vient d'atteindre la soixantaine, il visite les tribus pour les soumettre à son autorité. Ci-dessous le récit du Docteur Linarès, TEL QUEL:

Samedi 9 Décembre. 49ème étape (4 heures à grande allure), des ksour Aït Bou Dellal à Tiffeltout.
Départ à 8 h. 20 (...)  A 9 h. 45, nous passons devant le ksar d'Aourz construit sur la rive droite de l'oued près du chemin que nous suivons. Presque en face d'Aourz, sur la rive gauche, on aperçoit le ksar Telmeslat. A 10 h. 50, nous longeons la kasbah dite Zaouïa de Sidi Athmane, bâtie sur la rive droite de l'oued.
Dix minutes plus loin, nous voyons le tombeau cubique d'un saint quelconque. À 10 h. 20, nous passons devant le ksar de Taourirt où réside un des frères du Caïd Madani El Glaoui. Ce ksar est d'une construction très soignée et artistique : bâti au pisé de chaux, les tourelles et le pourtour des terrasses sont ornementés de moulures en ogives d'un effet gracieux. À 10 h. 35, nous. arrivons au ksar de Tameghzazat et près duquel on voit, couronnant un mamelon, les ruines d'une kasbah construite par Moulay Sliman. En ce point, nous obliquons de nouveau vers l'Ouest, abandonnant définitivement la vallée d'Ouarzazat
. Nous traversons l'oued Izarki (Oued Ouarzazat) et allons camper vers le Sud-Ouest sur le plateau mamelonné de Tiffeltout, près des ksour dont les habitants ont refusé de payer les impôts réclamés par le Caïd.
Ce parcours de 4 heures, qu'il eût été intéressant de faire lentement en suivant continuellement le cours de l'oued, s'est effectué au contraire très vite an milieu d'une bousculade générale. On marche à toute allure, plus rien n'intéresse le Sultan et les gens de la colonne. L'observation précise des détails topographiques du chemin est rendue impossible.

LE KSAR DE MEDINA CONSTRUIT PAR LALLA HALIMA 

Dimanche 10 Décembre. 50ème étape (5 h. de marche) de Tiffeltout à Msigher (Aït lmini).
On quitte Tiffeltout
à 8 heures. La colonne se dirige vers le Nord-Ouest. Jusqu'à 9 h.10, on marche sur un sol vallonné; montées et descentes toutes les cinq minutes. A 9 h.10 nous arrivons sur un plateau que nous traversons jusqu'à 9 h.35. À ce moment, le plateau se termine brusquement et nous descendons dans une vallée profonde coupée du Nord-Ouest au Sud-Est par l'oued Zineb , sur la rive gauche duquel sont bâtis trois ksour. Nous suivons l'alignement des villages jusqu'à 10 h. et nous traversons l'oued dont nous longeons alors la rive droite en montant vers le Nord-Ouest. A 10 h. 15, nous franchissons les collines qui limitent la rive droite du Zineb , dans une vallée que traverse au loin à notre gauche (vers l'Ouest) un autre oued qu'on dit être une branche de l'oued Zineb, ce qui est très vraisemblable. Des ksour sont bâtis le long de cette branche, affluent de l'oued Zineb. Le chemin tourne de plus en plus vers le Nord-Ouest. A 11 h. nous passons devant d'autres villages Aït Zineb, et, à 11 h. 20, nous pénétrons dans une gorge étroite entre des collines caillouteuses. Nous suivons, toujours en marchant vers le Nord-Ouest, un chemin bien tracé et à 11 h. 45, nous prenons la vallée de l'oued Imini que nous remontons jusqu'à Msigher où nous arrivons à 12 h. 45. Le long de cette dernière vallée, nous avons côtoyé le ksar de Medina, dont l'aspect architectural m'a vraiment surpris par son élégance. Je déclare, émerveillé, à mes voisins de route, dont Si Mohammed Seghir, que ce ksar a été bâti par ou pour une femme. « Qui te l'a dit? » me répond le Secrétaire pour l'Armée, insensible à pareille vision. - « Personne, dis-je, et c'est la première fois que je passe dans cette région, mais cette construction a été certainement dirigée par une femme ». - « C'est vrai, reprend mon interlocuteur; c'est Lalla Halima, Sultane de ce pays du temps de Moulay Sliman (avant 1822), qui a fait bâtir ce ksar. Ne perdons pas de temps, je te raconterai plus tard son histoire ». La conversation tombe. Nous voyons la zaouïa de Sidi ben Nacer dont les lignes ont vite repris l'architecture habituelle.

LA LOI DU CANON

Nous trouvons encore trois ksour dits Aït Imini dont les habitants sont insurgés contre leur Caïd, Si El Madani Glaoui, sur le commandement duquel nous nous trouvons. Sans enquête, les trois ksour Aït lmini sont assiégés.
La fusillade crépite et le canon tonne durant deux heures sans résultat appréciable. Au tableau, 15 à 20 morts ou blessés. Puis tout à coup silence, la paix est faite. On a donné satisfaction au Caïd contre les sujets. Cela suffit. Charmant pays ! Mais les bêtes de somme du Makhzen, qui ne sont pour rien dans l'affaire, n'auront pas ce soir un grain d'orge à broyer.

Glaouas1902

Souk dans les Glaouas (1902), certains voyaient un chrétien pour la première fois.

Lundi 11 Décembre. 51ème étape, (marche 8 heures) de Msigher à Dar Caid El Glaoui.
Après les beaux exploits d'hier, il n'y avait pas de raison pour rester dans la région des Aït Imini
. Nous quittons Msigher à 8 h. 20 et, remontant le lit de l'oued Imini, passons devant les ksour rebelles : Taourirt, Taknaneït, Iflilt, tous trois bâtis sur la rive droite de l'oued. Nous marchons Nord Nord-Ouest d’abord, puis directement vers le Nord. Les rives de l'oued Mellah sont taillés à pic dans des roches très élevées qui constituent l'ossature des contreforts de l’Atlas.(...) A 3 h. 40, nous arrivons à l'endroit du campement, c'est-à-dire la jolie citadelle du Caïd el Madani Glaoui. C'est un vrai château du Moyen âge, élégant au possible. Le Sultan est déjà au campement, mais les tentes et les bagages chérifiens n'arrivent qu'à là nuit, ainsi que ces dames du harem qui paraissent bien fatiguées. La plupart des domestiques, voyant qu'il est impossible d'arriver à Dar el Glaouï, couchent en route. Un Caïd ami m'offre l'hospitalité pour la nuit sous sa tente. Mais le Secrétaire pour l'Armée, Si Mohammed Seghir, apprenant que mon campement n'est pas arrivé, m'envoie chercher et je passe la nuit sous sa tente, sur des tapis et roulé dans mes burnous. (...) Les villages n'ont plus, dans la vallée, de l'oued Mellah, l'aspect moyenâgeux de la vallée de l'oued Imini et du Sahara. Les maisons sont cubiques, à toit plat, sans motif d'architecture. Seule, la maison forteresse du Caïd el Madani, fait une saisissante impression.

Telouet1902

Telouet photographié dix ans plus tard - 1902

Certains noms de lieux cités par le Docteur Linares existent aujourd'hui sous des noms différents; d'autres tombés en ruines ont fini par disparaître. Cette page d'histoire des Aït Imini montre que les Iminiens vivent et meurent en Résistants et que seul le canon peut les vaincre. Aujourd'hui Résister c'est aider collectivement les Iminiens qui vivent sur place et chercher à développer l'économie locale. L'histoire s'est concrétisée par l'aide de plusieurs donateurs anonymes apportée à l'École de Timkkit à l'initiative de Saadia Zaoui en 2008, cette aide devra se poursuivre sous cette forme ou sous une autre. L'histoire se réalise aussi dans l'association Michkat Tassoumat qui soutient des enfants et des femmes en difficultés depuis 2009. 

THESE BELANGER - PHOTOS LINARES - VOYAGE 1893 - PORTRAIT/CARTES -